La protection naturelle de la variabilité génétique Picture

English Czech Dutch French Italian Portuguese Spain Swedish

[Traduit par Catherine Muller-Sautreau, Chatterie d'Ailuropus]

Par Per-Erik Sundgren, Dr Agric., Genetica, Suède. (Email)
(Reproduit avec l'autorisation de l'auteur)

Introduction

Les programmes visant à préserver la santé génétique des races canines ont été intensément débattus en Suède, conjointement au développement de stratégies génétiques spécifiques à chaque race. Pourquoi des stratégies propres à chaque race sont-elles devenues une nécessité en élevage canin? Dans la nature, il n'y a pas de stratégies ou de programmes d'élevage spéciaux pour que les espèces conservent santé et vitalité sur de longues périodes. La cause des problèmes héréditaires -constatés dans tant de races canines- vient de ce que les éleveurs, par ignorance ou recours à des croisements extrêmes sous la force de différentes formes de compétitions, brisent les barrières protectrices contre les problèmes génétiques que la Nature a construit sur des millions d'années grâce à la sélection naturelle. Quels types de barrières devons-nous connaître pour éviter de faire de telles erreurs?

La cellule

Le corps d'un animal a beau être une entité, il est composé de milliards de cellules. Le lien entre les générations tient, lui, à une seule cellule : l'œuf fertilisé. Aussi, quiconque fait de l'élevage devrait acquérir quelque connaissance sur la façon dont un œuf fertilisé est protégé contre les problèmes génétiques.

Les gènes - les plans de construction des protéines

La fonction première d'un gène est de servir de plan de construction à une cellule, dont elle se sert pour fabriquer une protéine donnée. Il y a entre 30 et 40 mille paires de gènes, et autant de types de protéines différents que les cellules peuvent construire. On a tous besoin de squelettes, de muscles, de systèmes nerveux, de foies, de reins et d'autres organes internes. On a aussi besoin d'un grand nombre d'hormones, d'enzymes et de substances signalisatrices qui permettent à nos organismes de fonctionner correctement.

Tout serait très simple si l'environnement ne connaissait aucun changement. Des variations dans les plans de constructions de chaque protéine ne seraient pas nécessaires. Néanmoins, toutes les espèces doivent s'adapter à des changements continus de leur environnement ou survivre à la menace de prédateurs. Pour pouvoir s'adapter à de tels changements, tous les animaux doivent être capables de modifier leurs caractéristiques physiques et comportementales. Par conséquent, une flexibilité du patrimoine génétique est nécessaire.

A l'échelle de la cellule, les menaces des ennemis extérieurs sont extrêmement diverses. D'innombrables micro-organismes et virus ne cessent d'attaquer notre corps. Grâce au rythme très rapide auquel se succèdent leurs générations, ces organismes ont la capacité de modifier leur modalités d'attaque plusieurs fois durant la durée de vie ordinaire d'un organisme plus grand tel que les mammifères. Pour se défendre contre de telles attaques, chaque individu a besoin d'un système de défense aussi unique que possible. Dans le cas contraire, une attaque réussie chez un individu se répandrait très rapidement.

Le pool génétique doit répondre à trois exigences incompatibles en apparence:

  1. Une stabilité qui garantisse que tous les organismes fonctionnent correctement.
  2. Une variabilité équilibrée qui permette à l'ensemble de la population de pouvoir s'adapter à des modifications environnementales sur le long-terme.
  3. Des variations individuelles qui protègent chaque être vivant contre les maladies et les infections.

Durant les 3 ou 4 premiers milliards d'années de la vie sur Terre, les formes de vie n'étaient pas plus complexes que des organismes unicellulaires. Leur mode de reproduction normal était une simple division cellulaire, asexuée.

La molécule d'ADN, l'élément de base des gènes, est un composé chimique étonnamment stable. Cette molécule se duplique avant que la cellule ne se divise en deux, créant ainsi deux nouvelles cellules à l'ADN identique. Après cette division, les deux cellules contiennent la même information génétique. Mais si les cellules ont des génomes identiques, les adaptations génétiques aux modifications environnementales sont impossibles. Un changement soudain des molécules d'ADN, d'un simple gène, peut entraîner la mort de l'individu dans la mesure oł une protéine vitale ne peut plus être fabriquée. Un exemplaire unique des molécules d'ADN ou des gènes désavantage donc à la fois les individus et l'adaptabilité à long-terme des espèces. Seuls des organismes très simples peuvent survivre à un tel manque de variation génétique.

Les sexes et la duplication du génome

Après plusieurs milliards d'années, la Nature a trouvé une solution au système fragile de la division unicellulaire. Les cellules aux génomes similaires se sont rejointes deux par deux pour créer une nouvelle cellule. Ce nouveau type de cellule porte ainsi deux copies de chaque gène ; elles ont ainsi un exemplaire intact du plan de construction des protéines si, pour une raison ou une autre, l'autre était endommagé. Les cellules de ce type sont bien moins sensibles aux dommages touchant individuellement les gènes. Normalement, il y a un deuxième exemplaire du gène qui est disponible pour garantir que la protéine adéquate sera fabriquée en quantité suffisante.

Les cellules aux génomes doubles ne peuvent plus se reproduire par simple division cellulaire. Pour que la quantité d'ADN, et, partant, le nombre de gènes, demeurent constants au fil des générations, elles doivent passer par deux stades cellulaires. A la première étape, elles se divisent en deux cellules qui contiennent, chacune, seulement la moitié de l'ADN. Dans un second temps, les deux cellules contenant cette moitié fusionnent lors de la fertilisation, ce qui donne une nouvelle cellule qui contient à nouveau un génome comptant un double exemplaire de chaque gène.

La solution trouvée par la Nature fut de créer deux sexes ayant chacun des organes spécifiques, les ovaires et les testicules, dans lequels a lieu la réduction du génome à sa moitié lors de la formation des ovules et des spermatozoïdes. L'avantage majeur de l'existence de deux sexes réside dans la duplication des gènes pour éviter les effets désastreux que peuvent avoir des dommages causés aux gènes individuellement.

Le système des deux sexes a un autre avantage important. Lors de la formation des cellules germinales (ovules et spermatozoïdes), les molécules d'ADN, qui ressemblent à de longs rubans, s'enroulent les unes autour des autres. Comme chacun sait, démêler des fils peut être une affaire compliquée : c'est le cas aussi dans les cellules, oł les chromosomes appariés se brisent et échangent des parties les uns avec les autres. C'est ce qu'on appelle le crossing-over. Grâce au crossing-over, de nouvelles combinaisons génétiques sont créées à chaque génération, chez tous les individus, dans toutes les espèces sexuées. La reproduction sexuée a, ainsi, une fonction de protection contre les défauts des gènes et constitue une importante source de variation génétique pour faciliter la nécessaire adaptation génétique aux modifications de l'environnement.

Beaucoup de changements survenant dans les chromosomes sont néfastes, mais pas toutes. Si la modification de la composition d'une protéine, sous l'effet d'une mutation, est seulement mineure, la nouvelle protéine peut être fonctionnelle malgré sa transformation. Dans de rares cas, la nouvelle composition de la protéine peut conférer un avantage à l'animal. De tels avantages sont rarement apparents immédiatement, mais ils peuvent ressortir à la faveur de brassages ultérieurs et de recombinaisons chromosomiques. Dans la situation oł de tels gènes mutés accroissent la vitalité des animaux qui en sont porteurs, ceux-ci auront, généralement, une descendance plus importante, et le gène avantageux sera conservé dans le pool génétique de la race ou de l'espèce. Dans le cas contraire, quand les modifications sont délétères, le gène muté sera rapidement écarté de la population par la sélection naturelle. La force sélective principale tient, là aussi, à une différence de viabilité, les animaux atteints ayant une progéniture moins nombreuse.

Les liens sociaux entre mâles et femelles influent sur la reproduction masculine

L'évolution au cours de millions d'années a montré que la distinction des animaux entre mâles et femelles avait été indispensable à l'apparition d'animaux très développés. Il y a, néanmoins, un problème inhérent à la manière dont les mammifères sexués se reproduisent. La capacité reproductive des femelles est généralement réduite à une progéniture qui se compte en dizaines plus qu'en centaines. Les mâles, eux, peuvent s'accoupler à un très grand nombre de femelles, et engendrer ainsi une progéniture plus importante que les femelles. Ces comportements sexuels réintroduisent le risque que deux gènes d'origine identique soient appariés au cours des générations. Le comportement sexuel des mâles peut ainsi contrecarrer la force protectrice que constitue la structure génétique par paires.

La sélection naturelle trouva une nouvelle solution, en générant un lien social plus ou moins fort entre mâles et femelles qui se reproduisent. Il importe peu que ces liens durent pour la vie ou pour une simple saison de reproduction : l'effet est le même. La limite supérieure de la descendance engendrée par un mâle est déterminée par la progéniture qu'une femelle peut, en moyenne, enfanter et élever. La création de liens entre mâles et femelles est une manière simple et brillante par laquelle la Nature a renforcé la protection qu'entraîne le système des paires de gènes, quand bien même les mâles ont la capacité d'engendrer une progéniture dangereusement élevée.

En Suède, un mâle surproducteur, à la descendance trop importante, est appelé un "Matador". Matador fut un taureau intensivement utilisé au Nord de la Suède. Il était porteur d'un gène induisant une hypoplasie testiculaire (des testicules trop petits), qui entraîne une perte de fertilité. A cause de l'utilisation intensive de ce taureau, l'allèle délétère s'est rapidement disséminé dans l'ensemble de la population bovine locale. Plusieurs décennies de sélection à l'encontre de cet allèle furent nécessaires pour réparer les dommages causés par l'utilisation intensive d'un mâle qu'on avait un jour considéré comme un sujet de reproduction de qualité exceptionnelle.

Le CMH - la carte d'identité cellulaire

La coopération des milliads de cellules d'un organisme n'est possible que si les cellules ont un moyen de se reconnaître comme parties d'un même ensemble unitaire. Dans le cas contraire, il n'y aurait aucune manière d'identifier les ennemis et de protéger le corps des invasions d'autres cellules entraînant maladies ou autres nuisances à l'organisme. Ainsi, chaque cellule d'un organisme a besoin d'une carte d'identité. Le code de cette carte d'identité doit varier aussi peu que possible entre les cellules du même individu, mais, dans le même temps, elles doivent être aussi uniques que possible pour chaque individu.

La nature a résolu ce problème en mettant en place un répertoire de gènes particuliers, qu'on appelle le CMH, C.M.H. étant l'abréviation de Complexe Majeur d'Histocompatibilité. Ensemble, les gènes du CMH forment la "carte d'identité" unique que présentent toutes les cellules d'un individu, et rendent possibles la coopération des cellules sans qu'elles ne se nuisent ou ne s'attaquent. Les gènes du CMH constituent la base de notre système immunitaire et jouent un rôle important dans la reproduction.

Les gènes du CMH servent à fabriquer des protéines spécifiques à la surface de chaque cellule. C'est la combinaison spéciale de ces protéines qui constitue un code identitaire, identique sur toutes les cellules de l'organisme. Les cellules peuvent "lire" le code identitaire des unes et des autres et coopérer sans risque avec les cellules qui portent le même code qu'elles. Si des cellules présentant un autre code pénètrent dans l'organismes, elles sont attaquées par des cellules gardiennes dédiées, qu'on appelle les lymphocytes T ou globules blancs. Les lymphocytes T font des tours de garde permanents, à la recherche de cellules présentant un code d'identité déviant. Ils détruisent immédiatement de telles cellules quand ils les rencontrent. Ensemble, la combinaison des protéines du CMH et des lymphocytes T constitue un mécanisme de défense important contre l'invasion par des cellules pathogènes.

Il est évident que plus le code identitaire d'un individu est unique, plus grande sont ses possibilités de protection contre les maladies. Les pathogènes chercheront toujours à reproduire ce code identitaire pour faire croire aux lymphocytes T qu'ils appartiennent à l'organisme. Mais, s'ils y parviennent et que les différents individus ont des codes identitaires très différents, les pathogènes ne pourront pas facilement passer d'un individu à l'autre. Ils seront démasqués par les lymphocytes T de tout individu ayant un autre code identitaire.

La première conséquence de la consanguinité est d'entraîner l'appariement de gènes ayant la même origine. De tels appariements résultent inévitablement en une réduction du nombre de gènes présentant des plans de fabrication des protéines différents, et, partant, en une baisse de la variation possible des gènes du CMH. Avec moins de protéines à la base du code identitaire, celui-ci sera moins unique et plus simple à copier, exactement comme les mots de passe très courts d'un ordinateur. C'est pourquoi les individus consanguins sont plus susceptibles aux maladies infectieuses.

Les signaux génétiques olfactifs

La nature a créé une protection spéciale contre la dangereuse perte de variation génétique dans les gènes du CMH. Là encore, la solution est brillamment simple. Les gènes du CMH jouent un rôle dans la fabrication de substances odorifères appelées phéromones. Les phéromones sont d'importants signaux sexuels, et ils permettent aux animaux de "sentir" une partie du patrimoine génétique du CMH de leurs potentiels partenaires. Il a été montré, par expérience, que toute sorte d'animaux, des insectes aux mammifères, utilisent les phéromones pour éviter de s'accoupler avec des parents étroits qui portent bien trop de gènes du CMH identiques aux leurs. Ainsi, le lien entre phéromones et gènes du CMH protège la variabilité génétique du système immunitaire. Ce type de protection sera efficient uniquement si le choix des partenaires est libre et que le nombre de partenaires potentiels est suffisamment grand. Si le nombre de partenaires disponibles est trop faible, les femelles peuvent choisir de s'accoupler également à des mâles qui leur sont étroitement apparentés plutôt que de ne pas s'accoupler du tout. Une progéniture moins viable peut être préférable à une absence de descendance.

Il est important de prendre acte d'un refus ostentatoire d'un mâle par une femelle. Les femelles savent mieux que leur éleveur si le mâle porte des gènes du CMH favorables à leur progéniture. Forcer le mariage est une manière nette de violer l'une des protections les plus importantes de la variabilité génétique.

Fertilité et consanguinité

La plupart des éleveurs ont bien conscience qu'une consanguinité étroite a des effets négatifs sur la viabilité, la santé et la fertilité. Mais qu'est-ce que les systèmes immunitaires et reproductifs ont en commun pour qu'ils soient tous deux sensibles à la consanguinité?

Le fœtus est protégé des rejets

Tout le monde a bien conscience des problèmes rencontrés, lors des greffes, pour que le receveur accepte le tissu étranger. La première raison de ces rejets de tissus étrangers est que leurs cellules présentent un code identitaire différent, de sorte qu'elles sont attaquées par le système immunitaire du receveur qui cherche à éviter une invasion indésirable de cellules potentiellement malignes. Lors d'une greffe d'organe, le processus est favorisé si le patrimoine génétique du donneur est aussi proche que possible de celui du receveur. Mais même dans les situations oł donneur et receveur sont étroitement apparentés, il est nécessaire d'utiliser des cytotoxines pour éviter un rejet de la greffe.

Les gènes d'un œuf fertilisé sont hérités pour moitié de la mère et pour moitié du père. Aussi, le patrimoine génétique d'un ovule fécondé est, normalement, très différent de celui de la mère. En conséquence, on s'attendrait à ce que l'œuf fertilisé soit rejeté par le système immunitaire de la mère. De fait, s'il n'y avait pas un mécanisme à l'œuvre, la gestation ne serait pas possible. Mais, encore une fois, la Nature a trouvé une solution. Une protéine très spéciale est fabriquée quand la mère se prépare à la gestation. Cette protéine a pour fonction de protéger les fœtus des attaques du système immunitaire maternel. La protéine spéciale veille sur les fœtus en continu durant la gestation. Fait intéressant, la quantité de tissu fœtal, placenta inclus, est relativement proportionnelle au poids de la femelle gestante. L'un des probables mécanismes déclenchant la mise bas pourrait être que la quantité totale de tissu fœtal excède la capacité protectrice de la protéine spéciale.

La protection des fœtus a un effet secondaire négatif. Après la fin de la mise bas, la protéine protectrice persiste dans le corps de la mère durant deux à trois jours. Pendant cette période, elle est très susceptible aux infections puisque son propre système immunitaire est sérieusement affaibli par ce qu'il reste de la protéine. Aussi, il est nécessaire de fournir à la femelle un environnement propre et sec, en particulier durant les premiers jours suivant la mise bas.

On pourrait penser que des fœtus au patrimoine génétique très proche de celui de leur mère, comme c'est par exemple le cas lors de mariages très consanguins, bénéficieraient de leur similarité génétique à leur mère. La tendance à rejeter de tels fœtus devrait être moindre. Mais s'il y a forte similarité génétique entre la mère et ses œufs fécondés, un autre problème se pose. Comment l'uterus de la mère pourrait-il être capable d'identifier les œufs fertilisés comme distincts des autres cellules de la mère en circulation? L'un des pré-requis à la nidation de l'œuf dans l'utérus et à la la formation du placenta réside dans la différence de génotype entre l'œuf fertilisé et la mère.

Un autre risque inhérent à une trop grande similarité génétique entre la mère et sa progéniture est que les douleurs de la mise bas soient sérieusement réduites, ce qui entraînerait une mise bas plus longue. Ainsi, il y a un triple avantage dans la divergence génotypique du CMH de la mère et de sa progéniture : le fœtus prendra un meilleur départ dans l'utérus maternel ; la mise bas sera moins longue et, partant, moins éprouvante ; finalement, le nouveau-né aura un code identitaire plus spécifique, ce qui le rendra plus viable et moins sujet aux maladies infectieuses.

Taille des portées et taille de la mère

Une conséquence fascinante du fait que le tissu fœtal est corrélé à la taille de la mère, c'est que cela influe sur la taille des portées. Normalement, il y a une relation négative entre la taille de la mère et le nombre de petits dans les portées, en l'occurrence plus la mère est grande, moins il y a de petits par portée. Les petits animaux, tels que les souris, tendent à avoir des portées plus importantes, quand les grands animaux, comme les éléphants, donnent normalement naissance à un seul petit à la fois. Chez le chien, cette règle assez générale est inversée, comme chez la plupart des races de cochons domestiqués. La raison semble en être que nos efforts de sélection ont été bien plus efficaces pour modifier la taille adulte de nos chiens que pour changer la taille de leurs portées. Ainsi, avec la même proportion de tissu fœtal en comparaison de la taille de la femelle, une grande femelle sera capable de porter davantage de petits.

L'ovule et sa sélection du sperme

Y a-t-il une quelconque manière par laquelle un ovule non-fertilisé puisse avoir une influence sur sa variation génétique à venir après sa fecondation? Quiconque a vu l'image d'un ovule juste avant sa fécondation sait que l'ovule est entouré par une foule de spermatozoïdes. La production de millions de spermatozoïdes pour féconder un ou quelques ovules n'est pas une simple coincidence ou un acte dispendieux de la Nature. La grande quantité de sperme est une garantie qu'il y aura suffisamment de spermatozoïdes pour atteindre l'ovule à temps pour le féconder. Le code identitaire de toutes les cellules permettra alors à l'ovule de sélectionner un spermatozoïde parmi tous ceux qui sont disponibles, dont le complexe majeur d'histocompatibilité (CMH) soit aussi distancié du sien que possible pour produire une progéniture aussi viable que possible.

Il peut sembler étrange qu'un ovule non-fécondé soit en mesure de sélectionner le spermatozoïde autorisé à le fertiliser. Mais la fécondation n'est pas un processus violent oł le spermatozoïde force le passage dans l'ovule. Les parois cellulaires de l'ovule doivent s'ouvrir pour permettre au spermatozoïde de faire entrer son matériel génétique (ADN) dans la cellule ovulaire. Aussi, l'ovule joue un rôle actif, et probablement dominant, dans la fécondation. Des mécanismes similaires de fertilisation croisée des plantes sont bien connus depuis longtemps. Si le pollen des fleurs d'une plante atteint le pistil de la même plante, la pollinisation n'aura pas lieu à cause de réactions chimiques qui l'empêchent. Ainsi, les pistils des fleurs ont la capacité d'identifier le génotype du pollen et d'éviter consanguinité étroite et auto-fécondation.

Le grand nombre de spermatozoïdes produit par les mâles a la même fonction que le grand nombre de pollen produit par les plantes. Cela donne à l'ovule la possibilité de sélectionner un partenaire pouvant donner la progéniture avec la viabilité la plus élevée possible. Ainsi, le grand nombre de spermatozoïdes produits est un autre système de protection de la Nature pour préserver la variabilité génétique à l'intérieur d'une race ou d'une espèce. L'utilisation intense de la consanguinité, cependant, met à mal ces systèmes de protection dans la mesure oł les spermatozoïdes seront trop identiques génotypiquement, ce qui réduira les possibilités de sélection de l'ovule vis-à-vis des spermatozoïdes optimaux.

La réduction artificielle du nombre de spermatozoïdes

Le très grand nombre de spermatozoïdes normalement produits par un mâle a longtemps été considéré comme un simple surplus sans effet quelconque dans la reproduction. L'argument étant qu'il faut seulement un spermatozoïde viable pour féconder l'ovule, pourquoi ne pas essayer de rendre la fécondation plus efficace? Le nombre de spermatozoïdes produits en une seule fois permettraient certainement de fertiliser davantage de femelles. Les mâles proéminents peuvent alors engendrer une progéniture plus importante qu'on n'a jamais vu dans la Nature.

Quand on utilise l'insémination artificielle dans l'élevage de rente, on dilue généralement le sperme à 1/100, c'est-à-dire que le nombre de spermatozoïdes est réduit à seulement un centième de son nombre normal. Bien qu'une telle réduction puisse ne pas avoir d'effets conséquents sur le court-terme, il est évident à quiconque y réfléchit que, dans une perspective de long-terme, cela peut avoir un effet délétère sur la variation génétique, et, partant, la viabilité des animaux.

Avec nous-mêmes, l'expérimentation est allée plus loin. Cela a commencé avec la fécondation en éprouvette. Avec cette méthode, comme dans le cas de l'insémination, la fécondation en tant que telle se déroule relativement normalement, bien que le nombre de spermatozoïdes soit souvent réduit. Aujourd'hui, on utilise souvent ce qu'on appelle une micro injection. Dans ce cas, un scientifique ou un médecin observe les spermatozoïdes au microscope, à la recherche d'un spermatozoïde viable, c'est-à-dire qui se déplace et semble alerte. Ce spermatozoïde est attrappé dans une micro pipette, puis introduit à travers la membrane de l'ovule non-fécondé. Quand on utilise la micro injection pour féconder un ovule, ce dernier est totalement dépourvu de ses possibilités de sélectionner le spermatozoïde qui correspond le mieux à son propre génotype pour garantir une progéniture aussi viable que possible.

Le fait qu'il ne soit pas possible, immédiatement ou sur quelques générations, de déceler des effets négatifs d'un forçage aussi violent des mécanismes de sécurité naturels, ne constitue pas une preuve que la technique n'est pas dangereuse dans une perspective de long-terme. L'évolution s'exerce à travers de nombreuses petites étapes. Chacune de ces étapes peut sembler d'importance mineure, mais additionnées sur un grand nombre de générations, elles peuvent avoir de profonds effets sur le développement d'une race ou d'une espèce. Aussi, on ne peut conclure des expériences sur un petit nombre de générations qu'il est sans danger de faire tomber les mécanismes de sécurité mis en place par le système de reproduction pour préserver la vitale variation génétique.

Le surplus d'ovules à chaque reproduction

Chez les animaux qui ont plusieurs petits par portée, il existe un autre mécanisme simple pour améliorer la viabilité de la progéniture. Le nombre d'ovules libérés par la femelle durant sa période de chaleur est en général le double du nombre de nouveaux-nés menés à terme. Si la femelle est mise en reproduction durant une période favorable de ses chaleurs, tous les ovules seront fécondés. Mais il y a rarement assez de place pour tous ces œufs fertilisés dans l'utérus. Il y aura ainsi une compétition entre les œufs pour trouver un endroit oł s'accrocher à la paroi utérine et que la formation de placenta débute. Les œufs les moins viables, comme par exemple les œufs qui ont deux copies de gènes à effets négatifs dans les premières étapes du développement, perdront la compétition. De la sorte, les petits qui arrivent à terme ont un fardeau génétique un peu moins lourd à porter. Leur degré de consanguinité réel peut être un petit peu plus bas que celui qu'on peut calculer à partir de leurs pedigrees. Ce type de sélection ne sera jamais aussi sévère que celui qui se base sur la sélection entre des millions de spermatozoïdes, mais il garantira que les gènes ayant des effets négatifs dans les premières étapes du développement ne peuvent pas facilement se répandre dans la population.

La sélection naturelle

La sélection naturelle, oł les forces mises en œuvre par la nature pour que les individus soient aussi viables que possible dans leur environnement, ne préserve pas la variation génétique sur tous les gènes. Dans certains cas, on a besoin de stabilité génétique. En tant qu'êtres vivants, nous avons tous besoin de poumons, de cœurs, d'estomacs, de squelettes, de systèmes nerveux et de cerveaux, etc. Il serait nocif au développement de nos organes de base d'avoir trop de variation génétique sur les gènes responsables de leur développement.

Ce que, dans le langage de tous les jours, nous appelons la sélection naturelle est une force qui a pour but d'équilibrer le génome pour obtenir la meilleure combinaison viable. Dans la nature, un être vivant doit se nourrir, se protéger contre des ennemis, microbes compris. Il doit aussi s'adapter à des modifications environnementales, comme la chaleur ou le froid, la pluie ou le manque d'eau. Si un individu doit influencer l'avenir génétique de l'espèce à laquelle il appartient, il doit se trouver un partenaire, faire naître une progéniture et subvenir à ses besoins. Pour les femelles, le processus complexe de la gestation et de la parturition doivent aussi se dérouler sans problèmes. Normalement, il y a peu d'animaux qui arrivent à survivre assez longtemps sous les lois de la sélection naturelle pour passer toutes les étapes nécessaires pour devenir contributeurs des générations à venir.

Il est d'importance majeure que tous les éleveurs d'animaux comprennent que le principe de base de la sélection naturelle est de stabiliser le patrimoine génétique, pour qu'il soit efficace dans des conditions environnementales normales. La lutte pour la survie dans la nature a très peu à voir avec les luttes entre individus. Les principales luttes sont celles pour la survie et la reproduction. Seuls l'emportent ceux qui, sur le long-terme, produisent une progéniture viable. Et, dans la nature, les individus extrêmes ne font par partie des vainqueurs. Les individus les plus prolifiques, qui remportent la course, sont ceux qui sont le mieux adaptés à l'environnement présent, en l'occurrence les individus normaux, plus proches de la moyenne de la population. Dans le cas oł des changements environnementaux n'auraient jamais lieu, la sélection naturelle entraînerait probablement, sur le très long terme, une identité génétique entre les individus d'une même espèce. Mais les circonstances environnementales changent tout le temps, et, sur le très long terme, ces modifications peuvent être très importantes. Les espèces qui ont perdu leur variation génétique ne seront pas capables de s'adapter à ces modifications environnementales ; ainsi leur destinée est l'extinction. Pour cette raison, la Nature favorisera toujours les espèces qui ont à la fois de quoi préserver la variation génétique nécessaire à leur adaptation et leur stabilité génétique pour former tous les organes vitaux de leurs organismes.

Normalement, il y a variation génétique sur les gènes responsables de la taille et de la forme du corps, de la couleur, de la longueur et de l'épaisseur de la fourrure, etc. Il est avantageux que ce type de caractères puissent changer assez rapidement si les conditions environnementales se modifient soudainement. D'autres gènes, comme par exemple ceux qui sont en charge de la reproduction, sont plus stables. La nourriture disponible peut, par exemple, varier dans certaines proportions d'une année à l'autre, et il ne serait pas avantageux que ç'ait comme conséquence génétique immédiate de réduire la capacité reproductive.

Chez les animaux sauvages, la force sélective est, dans des circonstances normales, dirigée vers le centre de la population - l'individu moyen est récompensé. Les individus extrêmes peuvent être avantagés uniquement dans le cas oł l'environnement change considérablement. Si, par exemple, la température chute drastiquement, comme ce fut le cas il y a 65 millions d'années, les animaux avec des fourrures longues et protectrices pourront en tirer un avantage sélectif, et ils constitueront le nouveau centre de la population. Si les modifications sont très importantes, une nouvelle espèce en résulte de fait. Dans les cas oł les modifications environnementales sont très rapides ou trop importantes, il se peut qu'il n'y ait pas d'animaux qui portent les gènes et les caractères nécessaires à la survie de l'espèce. Dans ce cas, la population ou l'espèce entière s'éteindra. C'est ce qui est arrivé à 98-99% des espèces un jour présentes sur Terre.

Dans la Nature, une sélection stabilisatrice, adaptée aux légères et lentes modifications environnementales, est l'état normal. Les modifications environnementales rapides sont rares, mais la plupart d'entre elles entraînent une extinction rapide des espèces vivantes. Aujourd'hui, la perte rapide d'espèces, conséquence de notre civilisation et de ses effets sur l'environnement, peut servir d'exemple connu de tous des difficultés rencontrées par les espèces à s'adapter à des modifications environnementales trop soudaines dans leurs conditions de vie.

La sélection artificielle

La sélection artificielle est la sélection d'animaux par l'homme. Dans l'élevage d'animaux de rente, une sélection continue s'exerce en faveur d'une croissance accrue, d'une plus grande production de lait ou d'œufs ou d'une plus grande proportion de viande. Les individus les plus extrêmes sont ceux qui remportent la course, à condition qu'ils soient capables de supporter le poids des changements rapides qu'on exerce sur eux. L'élevage d'animaux domestiques devrait être possible sans une telle ambition de changer rapidement les animaux. Pour la plupart des animaux domestiques, cependant, l'élevage est gouverné par les compétitions en expositions, ou autres compétitions en chasse ou en obédience pour les chiens. Dans une compétition, il n'y a aucune manière de favoriser l'individu le plus dans la moyenne, comme cela se produit sous l'effet de la sélection naturelle. Dans une compétition, les individus extrêmes l'emportent. Trop souvent, on récompense de petites différences de caractères, caractères qui n'ont aucune influence sur la santé, ou qui peuvent même avoir un impact négatif sur la santé. En tout état de cause, le type de sélection artificielle appliquée à nos animaux est très proche du type de sélection naturelle s'exerçant lors de catastrophes environnementales. Les individus extrêmes sont prioritairement ceux qu'on sélectionne pour la reproduction. L'effet négatif d'une telle démarche de sélection, sur une longue période, est bien connu. Le problème, dans l'élevage canin et d'animaux domestiques, c'est que la plupart des gens ne planifient pas sur plus de quelques décennies au mieux ; très peu se soucient de périodes plus longues que cela et nul ne se soucie des effets de la sélection à l'aune du temps de l'évolution.

Si on veut sérieusement faire naître et élever des animaux en bonne santé et pleins de vie, on doit apprendre de toutes les manières dont la Nature préserve la viabilité des animaux sauvages. Nous devons abandonner des techniques d'élevage qui, invariablement, violentent tous les mécanismes de sécurité que la Nature a inventé. Si on n'a pas envie d'apprendre comment ces systèmes de sécurité fonctionnent, et comment on peut les utiliser en faveur de nos animaux bien-aimés, les races d'animaux domestiques comme celles d'animaux de rente pourrraient avoir un avenir déprimant. L'élevage n'est pas en premier lieu une affaire de théorie génétique complexe. La nature n'a aucune connaissance théorique de la génétique. L'élevage réussi, quand on a l'intention de faire naître des animaux viables et en bonne santé, est affaire d'adoption et de respect de quelques principes très simples de sélection et d'élevage.

Résumé et conséquences pratiques

A ce stade, il devrait être évident que la cause majoritaire des défauts génétiques et maladies héréditaires observées chez les animaux n'est pas une simple coincidence malheureuse. C'est la conséquence directe et inévitable de l'ignorance des lois de base de la Nature chez les éleveurs. Ils n'ont pas eu suffisamment de connaissances pour prévoir les conséquences de la manière dont ils avaient utilisé leurs animaux. La force à l'œuvre qui porte le plus de responsabilités des erreurs commises tient aux pratiques d'élevage et compétitions simplement mal fondées, par lesquelles ont souhaite des changements génétiques rapides, assignant à ces objectifs une plus grande priorité qu'à la santé et à la viabilité des animaux. Le système de récompenses en usage dans les compétitions conduit également à séparer les races en un nombre encore plus important de races et variétés. Cela donne inévitablement davantage de populations, toutes trop petites pour pouvoir être élevées correctement. Quand le nombre d'individus en reproduction tombe sous un niveau critique, la perte de variabilité génétique est très rapide. Des défauts génétiques peuvent devenir un problème sur une période aussi courte que 10 générations, soit 30-50 ans. La plupart des races n'existent pas en tant que races pures depuis plus de cent ans. Le problème croissant que posent les défauts génétiques dans nos races animales arrive ainsi exactement là oł on pouvait l'attendre, d'après ce l'on connaît des pratiques d'élevage dans de nombreuses races.

Ceux qui recherchent des programmes d'élevage avancés pour corriger tous les problèmes génétiques qu'on rencontre aujourd'hui cherchent dans toutes les mauvaises directions. Ils devraient essayer de comprendre exactement ce qui s'est mal passé, et commencer à apprendre de la Nature, en voyant comment les animaux peuvent rester viables sur des centaines et des milliers d'années sans aucune connaissance théorique du tout.

  1. La taille d'une population doit être suffisamment importante pour être le support de la préservation de la variabilité génétique. Il est impossible d'y parvenir quand la population de reproduction compte moins de 100-150 sujets. Le double est préférable.
  2. Seuls les animaux viables, en bonne condition physique et mentale, manifestant encore toutes les fonctions naturelles, devraient être autorisés à se reproduire.
  3. Chez les êtres vivants hautement développés, la règle de base est que des individus distincts ne sont pas autorisés à avoir plus d'un certain nombre de descendants directs durant leur existence.

Ce sont les trois simples règles de base de la Nature, règles qui, quand elles sont correctement appliquées, maintiendront toute population animale en bonne santé pour très longtemps. La seule et unique raison pour laquelle nous observons tant de problèmes génétiques dans nos races de chiens et d'autres animaux domestiques tient à ce que nous négligeons de prendre en considération les mécanismes qui protègent la variabilité génétique, mis en place par la sélection naturelle sur des milliards d'années.

Sprötslinge, Juillet 2006.


Per-Erik Sundgren


Per-Erik Sundgren